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Photo : Michael Slobodian

En juin, le Grand Théâtre accueillera Raven Mother de Dancers of Damelahamid : une envolée qui rassemble plusieurs générations.

Au son d’une paddle song, un chant associé au déplacement en canot, apparaissent dans la lumière des projecteurs plusieurs descendants de Margaret Harris, figure marquante de la transmission des danses des Premières Nations. Tous sont vêtus de regalias, des vêtements et des ornements cérémoniels portant les signes qui les relient à leur lignée. Le groupe transporte un canot-corbeau : la première apparition de cet animal emblématique dans le spectacle Raven Mother.

« Quand je vois la famille entrer sur scène de cette manière, en amenant tout avec elle, ça me touche beaucoup », raconte Margaret Grenier, fille de Margaret Harris. « Dans les années 1950, ma famille n’avait rien, on nous avait tout pris. Tous ce que nous possédons aujourd’hui a été créé par nos propres mains et est le fruit de nos efforts. »

Dans l’histoire familiale, le corbeau est un guide qui permet de rester sur sa trajectoire, tout en traversant diverses métamorphoses.

Dancers of Damelahamid

Fondée sur la côte Nord-Ouest de la Colombie-Britannique, Dancers of Damelahamid est une compagnie issue d’un vaste mouvement de revitalisation des chants et des danses autochtones amorcé après la levée de l’interdiction du potlatch — une cérémonie rituelle sur les biens et les liens, en 1951. Le travail de la compagnie débute dans les années 1960 sous l’impulsion de Ken Harris et de Margaret Harris. Depuis le début des années 2000, la chorégraphe Margaret Grenier poursuit la mission artistique et culturelle à l’échelle canadienne.


Une pratique vivante

Au sein de Dancers of Damelahamid, la danse se transmet tout naturellement. Elle s’inscrit dans les relations, la filiation et dans la manière d’habiter le monde. « Cette pratique va bien au-delà des moments où nous allons dans un studio ou une salle de spectacle. La danse fait partie de nos vies quotidiennes, elle est vraiment intégrée à notre famille », explique Margaret Grenier. Cette dynamique se prolonge jusque dans la relation avec le public. Pour Renée Harris, interprète et petite-fille de Margaret Harris, le lien qui se crée dépasse largement la représentation. « Il y a un sentiment tangible qui se transmet dans notre cercle, dans la troupe et vers le public. Nous devenons très attachés, interconnectés », observe-t-elle.

Margaret Harris-DANCERS

Un hommage élargi

Si Raven Mother rend hommage à Margaret Harris (1931–2020), l’œuvre s’éloigne toutefois d’un récit strictement biographique pour ouvrir sur une mémoire plus vaste.

« Nous voulions créer une pièce qui ne parle pas seulement de la vie de ma mère et du rôle central qu’elle a joué pour s’assurer que ces traditions de danse ne soient pas perdues, mais aussi de l’histoire de sa génération, plus spécifiquement des femmes. », souligne Margaret Grenier.

Le décès de la fondatrice de Dancers of Damelahamid, survenu pendant la pandémie, coïncide avec une période fragile, où les rassemblements sont interrompus. Cette rupture met en lumière la fragilité des pratiques culturelles, un sujet fondamental pour Margaret Grenier : « Quelque chose qui a été porté pendant de nombreuses générations, pendant des milliers d’années, peut être perdu en une seule génération si on ne s’efforce pas de le garder vivant. »


Création collective
et multidisciplinaire

Raven Mother s’est construit comme une œuvre profondément collective. Les membres de la famille élargie y contribuent selon leurs savoirs : danse, chant, sculpture, création de regalia, composition musicale et scénographie. « La question qui a vraiment résonné pendant la création était de savoir comment on pouvait amener nos voix dans cet héritage, raconte la chorégraphe. C’est devenu un espace très précieux, dans lequel chaque individu de la famille pouvait progresser dans son champ d’expertise. »

Cette implication partagée donne à l’ensemble une cohérence tangible. « Tous les collaborateurs portent la signification de ce travail dans leurs cœurs. […] Ça aide à rendre le travail plus fort, et je crois que le public le sent. »


Un langage en mouvement

Le vocabulaire chorégraphique de Raven Mother s’ancre dans les danses ancestrales de la côte Nord-Ouest et de l’héritage cri, tout en dialoguant avec des formes actuelles. Le spectacle progresse par tableaux, laissant coexister différentes temporalités. « Notre danse est très enracinée dans la danse originelle de nos ancêtres, donc le vocabulaire gestuel est dicté par ces danses, et en même temps, nous étions en train de composer une histoire qui fait écho à nos expériences d’aujourd’hui », exprime Margaret Grenier. « Il y a des aspects de la chorégraphie qui s’apparentent à la danse contemporaine, mais sans venir d’une construction occidentale. » À l’ancrage de la côte Nord-Ouest s’ajoute l’héritage cri de Margaret Harris, originaire du nord du Manitoba. Cette rencontre traverse le spectacle, notamment lorsqu’une chanson d’amour apprise de la matriarche est livrée sur scène par ses descendants.

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Choisir de danser

Pour sa petite-fille Renée Harris, cette coexistence des langages est l’un des moteurs émotionnels de la pièce. « Dans le segment cri, il y a une danse qui évolue du traditionnel au contemporain, et pour moi, c’est un moment majeur du spectacle. Ce qui résonne le plus pour moi, c’est cette transformation fluide. »

Chez la jeune interprète, la transmission se vit comme un engagement conscient. « Ce qui m’a le plus marquée de ma grand-mère, c’est sa passion pour la culture de la danse. Elle s’assurait toujours qu’on comprenne à quel point c’était important, et le rôle que nous avions tous à jouer, même quand on était jeunes », explique-t-elle. La danse s’inscrit ainsi dans une continuité choisie : « Ça a toujours été une tradition familiale, mais nous avons choisi de danser. »


Comme une offrande 

Présentée comme la production la plus ambitieuse de la compagnie, Raven Mother est un œuvre multimédia d’envergure où mouvement, chant, sculpture, regalia et projections se répondent.

« Ce n’est vraiment pas une œuvre historique, insiste Margaret Grenier. C’est ancré dans la manière dont on exerce notre art aujourd’hui. […] C’est un objet artistique à grand déploiement qui porte l’esprit de quelque chose de très ancien. »

Empreinte de beauté, de puissance et de symboles forts, Raven Mother se présente comme une offrande au public. « Ce spectacle signifie beaucoup pour nous. C’est quelque chose qu’on offre : un travail artistique, mais aussi l’histoire de notre famille, à laquelle nous avons dédié nos vies. »


Le spectacle de danse Raven Mother, qui se tiendra le 9 juin 2026 à 20 h à la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre, est une coprésentation de La Rotonde et du Grand Théâtre de Québec et est présenté en collaboration avec KWE! À la rencontre des peuples autochtones.

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