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Photo : Stéphane Bourgeois

Portrait du chef du service de l'immeuble du Grand Théâtre

Le Grand Théâtre de Québec, c’est plus qu’un lieu de diffusion. Le bâtiment en lui-même est une œuvre architecturale issue d’un concours international. En plus, trois de ses quatre murs intérieurs sont indissociables de la murale sculptée par l’artiste Jordi Bonet, laquelle couvre plus de 1 000 m2, du plafond au plancher. L’entretien et la réparation d’un tel édifice — qui abrite deux des plus grandes salles de spectacle de Québec — exigent donc un doigté particulier. C’est le fief d’Albani Boudreau, chef du service de l’immeuble.

Le dernier grand chantier de cet ingénieur de formation portait sur l’écrin de verre qui enveloppe désormais le Grand Théâtre. Unique en Amérique du Nord, ce projet a été conçu avec la firme d’architectes Lemay, puis réalisé par l’entrepreneur en construction Pomerleau. Objectif : stopper la détérioration des murs de béton, tout en préservant le style brutaliste du bâtiment, œuvre de l’architecte Victor Prus. Les travaux ont pris fin l’été dernier, mais cette aventure a commencé au milieu des années 2000 alors que, quelque temps après son arrivée au Grand Théâtre, Albani Boudreau constate que des morceaux de béton se détachent de la structure. Pendant des mois, il cherche les causes de cette détérioration, qui se révèlera être un problème de condensation.

Comme toutes les grandes salles de spectacle, le Grand Théâtre maintient un taux d’humidité relativement élevé à l’intérieur du bâtiment. C’est essentiel pour préserver la voix des chanteurs, mais aussi les instruments de musique en bois. Or, cette humidité avait traversé les murs. « Quand on a pratiqué une ouverture près de la grande scène, on s’est rendu compte que c’était plein de glace. Tu déposais ta main et elle restait collée là… C’était isolé comme un sous-sol dans le temps de mon grand-père! », lance Albani Boudreau. Le problème était si important que la corrosion avait commencé à attaquer les ancrages de métal qui retenaient les panneaux de béton. Il fallait agir… et vite.

Mais les solutions habituelles n’étaient pas applicables au Grand Théâtre, car l’œuvre de Jordi Bonet est indissociable des panneaux de béton qui forment les façades extérieures. On ne peut donc pas remplacer le béton endommagé sans détruire la murale. Pas possible non plus d’ajouter de l’isolant ou de percer les murs. Même l’utilisation d’outils à percussion est impossible. Et en prime, les travaux ne devaient pas nuire à l’accueil des visiteurs ni à la tenue des spectacles. Un vrai casse-tête, quoi!

Pour régler le problème de façon permanente, le Grand Théâtre a finalement été recouvert d’une structure de verre. Légère et délicate, elle protège l’édifice des intempéries, tout en laissant apparaître son architecture unique. Les travaux ont duré trois ans pendant lesquels Albani Boudreau a suivi le chantier de près. « Celui-là, c’était un projet d’envergure. Mais au Grand Théâtre, étant donné l’âge, la conception et l’usage du bâtiment, tous les chantiers ont leur complexité », précise-t-il, en mentionnant que c’est d’ailleurs l’un des aspects qui l’ont intéressé au départ. « Si ça avait été un bâtiment neuf, je n’aurais pas posé ma candidature. Mais là, il y avait de beaux défis! »


Des motoneiges aux concerts

Avant de prendre les rênes du service de l’immeuble au Grand Théâtre, Albani Boudreau travaillait chez Bombardier Produits Récréatifs (aujourd’hui BRP). Son mandat était varié, à cheval entre l’entretien et les rénovations de l’usine. « Quand je suis arrivé, il y avait encore des gens en place qui avaient travaillé avec le fondateur, Joseph-Armand Bombardier. Ils avaient tous les plans originaux et connaissaient les bâtiments comme le fond de leur poche. Peu à peu, ces collègues ont pris leur retraite et je suis en quelque sorte devenu le gardien du savoir. »

En plus des mandats relatifs à l’usine, c’est lui qui assurait le lien avec la famille Bombardier. L’un des plus beaux projets qui lui ont été confiés concerne d’ailleurs la rénovation de la maison familiale de l’inventeur du célèbre Ski-Doo. « C’était de toute beauté! Rien de clinquant, mais seulement des matériaux de première qualité. Et les pièces étaient décorées d’objets provenant de tous les pays avec lesquels l’entreprise faisait affaire. C’était vraiment agréable de travailler avec la famille Bombardier. »

Après 11 ans à Valcourt, le natif de Havre-Saint-Pierre a toutefois l’impression d’avoir fait le tour du jardin. Pour des raisons familiales, il songe à s’installer dans la région de Québec, sans chercher activement un emploi. Une fin de semaine, alors qu’il visite sa sœur à Lévis, celle-ci lui demande d’allumer un feu de foyer. Un exemplaire du journal Le Soleil sert à nourrir les premières flammes et le feu trouve son rythme de croisière juste avant qu’Albani entame le cahier Carrières et professions. « Au lieu d’en faire une boulette de papier, mes yeux se sont posés sur la page où était affiché un poste en plein dans mes cordes au Grand Théâtre. Heureusement que les bûches étaient bien sèches, parce que sinon, cette job-là m’aurait passé sous le nez! »

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Photo : Stéphane Bourgeois

Place aux spectacles

Même s’il s’agit de domaines fort différents, il existe une similitude entre le Grand Théâtre et Bombardier : The show must go on! Dans un cas comme dans l’autre, pas question d’arrêter les activités. Il faut donc être débrouillard et inventif, comme en témoigne cette anecdote : « À un moment donné, un de mes employés devait utiliser un Ramset (outil à détente semi-automatique… et bruyant). Pour ne pas déranger l’Orchestre symphonique, qui répétait dans la salle à côté, il donnait ses coups en même temps que résonnait la grosse caisse. » Un tel synchronisme, ça demande de connaître la musique!

Trois ans après l’entrée en poste d’Albani Bourdeau au Grand Théâtre, un premier gros projet se présente : la rénovation de la salle Louis-Fréchette. Alors qu’il est debout sur la scène, face à une salle de près de 2 000 places dont tous les bancs ont été arrachés, un doute l’assaille. « Pour la première fois, je me suis demandé dans quoi je m’étais embarqué… On avait trois mois pour tout faire, les spectacles de la rentrée étaient déjà programmés. Et c’était un projet avec une multitude de volets. Par exemple, il y avait des centaines de boiseries, qu’il fallait toutes enlever, restaurer et reposer une à une. Méchant contrat… Mais on a réussi! » Le jour de l’inauguration, il manque toutefois 250 nouveaux sièges, qui n’ont pas encore été livrés. Pour camoufler la chose, Albani fait monter la fosse d’orchestre (les sièges manquants étaient destinés à cette zone, sous laquelle ils disparaissent maintenant lorsque les musiciens l’utilisent) et l’architecte Pierre Thibault s’y appuie nonchalamment pour parler aux journalistes de ce grand chantier auquel il a collaboré. Ni vu ni connu!

La rénovation du foyer de la salle Octave-Crémazie, auparavant sombre et peu accueillant, est une autre réalisation dont Albani est fier. Son équipe a remonté le plafond de trois pieds, changé l’éclairage et revu la configuration des lieux. C’est aujourd’hui un espace agréable qui a même été finaliste dans plusieurs concours d’architecture.

La mécanique du bâtiment fait aussi partie des partitions que doit interpréter le chef du service de l’immeuble. À ce chapitre, la ventilation revêt une importance toute particulière pour les artistes, soucieux de ménager leur voix. « Je me souviens d’une fois où un artiste refusait de se produire au Grand Théâtre si on ne coupait pas la ventilation. Mais avec une salle comble, en pleine canicule estivale, ça aurait été infernal. Alors je suis allé visiter la salle Wilfrid-Pelletier, à la Place des arts de Montréal. Là-bas, ils ont cinq systèmes de ventilation, qui contrôlent différentes zones, du fond de la salle jusqu’à la scène. Au Grand Théâtre, on a un seul système, mais avec sept conduits. On a donc modifié ceux-ci pour ajouter des volets motorisés permettant de contrôler la ventilation, zone par zone. Puis, on a fait le test ultime en déposant trois chandelles sur des tabourets, au centre de la scène. Leur flamme s’élevait bien droite, ça a réglé le problème! »

Le prochain projet d’importance concernera l’installation des gicleurs partout dans le Grand Théâtre, une logistique complexe quand on sait que seulement pour la salle Louis-Fréchette, ces travaux dureront au moins un mois. « Le défi, c’est que les spectacles sont souvent programmés deux ans à l’avance. Il faut donc planifier les travaux en conséquence… et négocier avec la programmation », dit en souriant Albani Boudreau.

La pause de spectacles imposée par la pandémie a permis à son équipe de réaliser plusieurs travaux d’entretien, en plus de mettre sur pied le plan de mesures sanitaires et de réintégration des employés. Réalisé en collaboration avec la firme Santinel ce plan a d’ailleurs été pris en exemple par plusieurs autres grandes salles de spectacle au pays.

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Havre-Saint-Pierre la région natale d’Albani Boudreau.

Retour aux sources

Amoureux de la mer, Albani Boudreau et sa conjointe ont acquis l’été dernier une résidence au bord du fleuve, sur la Rive-Sud de Québec. Son emplacement idyllique permet d’embrasser d’un même coup d’œil le coucher de soleil, le Quai des Cageux et le pont de Québec. « C’est une maison avec beaucoup de potentiel, mais qui avait besoin d’amour. On en a fait notre projet de retraite. » L’heure de cette retraite n’a pas encore tout à fait sonné, mais les travaux de rénovation — qu’il réalise lui-même de A à Z — ont déjà commencé. Et même si l’ampleur du chantier n’a rien à voir avec ceux qui ont jalonné son parcours professionnel, c’est probablement le projet qui, dans son cœur, a la plus grande valeur.

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