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Photo : Homme vert (travail en cours), Allison Moore 2020

Démystifier les pratiques en arts numériques

Avec la création de son nouvel espace d’expositions d’œuvres en arts visuels numériques, le Grand Théâtre propose de vous faire découvrir la diversité des pratiques actuelles en arts numériques. Ici, dans le contexte de ces chroniques, notre commissaire aux arts visuels numériques Ariane Plante, s’affairera à explorer et démystifier, de manière simple et souvent ludique, différents aspects de ces formes d’art pour vous les faire découvrir, connaître et comprendre. Votre expérience face aux œuvres que vous pourrez admirer lors de votre prochaine visite au Grand Théâtre n’en sera que bonifiée! Dans cette chronique, on vous propose de découvrir l'art génératif.

L’art génératif est une forme d’art numérique issue de l’usage des algorithmes informatiques. Si je vous parle de ce mode d’expression aujourd’hui, c’est non seulement parce qu’il est en plein essor, mais c’est aussi pour vous donner un avant-goût d’une des œuvres produites par le Grand Théâtre que nous présenterons bientôt au Studio, le nouvel espace de diffusion du Grand Théâtre. Il s’agit d’une œuvre vidéo de l’artiste originaire de la Colombie-Britannique, Allison Moore, qui intégrera des procédés « génératifs ».


Qu’est-ce que l’art génératif ?

Comme sa création et sa visualisation nécessitent un ordinateur, l’art génératif est aussi présenté comme l’art assisté par ordinateur. Qu’on l’applique aux arts visuels, à la danse, à la musique, à la littérature ou au cinéma, il est le fruit de la rencontre entre les mathématiques, le codage et les langages et esthétiques artistiques.[1]

Plus concrètement, il s’agit d’une pratique où l'artiste crée un ensemble de règles « d’écriture », de règles « langagières », sous forme de code informatique qu’il fait appliquer par un programme à des formes visuelles, sonores ou autres. En exécutant ces règles, de manière aléatoire, le programme informatique entraîne la création d'une œuvre d'art. Ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est que l’artiste n’est pas maître de toutes les décisions menant à la finalité de l’œuvre, car c’est le système qui choisit les combinaisons et l’ordre d’exécution des règles donc, qui détermine en partie le résultat. En d’autres mots, l’artiste donne au système informatique qu’il crée suffisamment d’autonomie pour permettre au hasard d’assurer une part de la création et à l’œuvre, de se générer d’elle-même, et même d’évoluer et de se transformer à l’infini! [2]

L’art génératif entraîne ainsi une sorte de glissement dans la nature du travail de l’artiste : l’artiste invente un processus, dicte les règles et détermine leurs actions, leurs interactions et leurs applications, mais c’est le code informatique qui crée l’œuvre sans nécessairement avoir recours à l’intervention de l’artiste.[3]


Mozart et les procédés génératifs

S’il est vrai que de nos jours, l’art génératif s’exprime davantage dans le champ numérique, des artistes célèbres ont utilisé des procédés semblables pour écrire leurs œuvres et ce, bien avant l’invention des ordinateurs. Mozart en est certainement l’exemple le plus surprenant! Le Musikalisches Würfelspiel (expression allemande pour "jeu de dés musical") était un système très populaire dans toute l'Europe occidentale au XVIIIe siècle où on utilisait les dés pour "générer" de la musique de façon aléatoire à partir d’échantillons pré-composés. Le plus connu attribué à Mozart a été publié en 1792 : les dés avaient déterminé le choix au hasard de petits morceaux de musique qu’il avait composés et qu’il avait ensuite assemblés pour créer la pièce musicale.[4]


Une ode visuelle et numérique aux arts vivants

Véritable tableau vivant, Fresque grotesque (titre de travail de l’œuvre en création) est une murale vidéo monumentale inspirée par la peinture grotesque, un style d’art décoratif de la Renaissance italienne[5], sur laquelle l’artiste Allison Moore travaille activement ces semaines-ci en vue de sa diffusion au Grand Théâtre. S’intégrant à l’architecture du Studio, l’œuvre teintée de surréalisme et d’un réjouissant sens de l’humour mettra en scène une galerie de personnages extravagants, des figures humaines et animales hybrides où s’entremêleront une nature foisonnante mariant végétaux, fleurs, insectes, oiseaux et créatures étranges. Évoquant mille histoires fantastiques, l’œuvre se révèle comme une joyeuse célébration des arts vivants!

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Homme vert (travail en cours), Allison Moore 2020

L’art d’Allison Moore : la rencontre du cinéma et des technologies numériques

À la fin des années 2000, Allison a beaucoup expérimenté l’interactivité et les processus génératifs. À l’époque, elle sentait que son processus de création était parfois limité par les impératifs des technologies disponibles à ce moment; son expression artistique ne pouvait s’émanciper comme elle le souhaitait et les expériences qui en résultaient ne la satisfaisaient pas. Elle a donc délaissé ces procédés pour explorer davantage l’animation et les langages cinématographiques qui sont le cœur de sa pratique. Or, les technologies évoluent rapidement et les avancements réalisés offrent désormais énormément de potentiels sur le plan de la création. Voyant enfin la possibilité de mettre l’art génératif au service de la narrativité qui l’intéresse, Allison réintègre peu à peu l’art assisté par ordinateur dans la réalisation de ses œuvres.

Pour Fresque grotesque, l’artiste prend le pari de réaliser une œuvre hybride en y combinant des techniques cinématographiques et d’animation traditionnelles (tournages sur écran vert des performeurs, incrustation d’animaux véritables, marionnettes animées en stop-motion, animation 3D, animation assistée par ordinateur), à des formes générées aléatoirement par des algorithmes. En arts numériques, l’art génératif est plus souvent mis au service d’esthétiques abstraites. Le travail d’Allison s’en distinguera puisqu’elle appliquera ces techniques à des représentations figuratives, ce qui représente un défi supplémentaire.


L’art génératif dans Fresque grotesque

Le déploiement visuel de certaines parties de son image vidéo reposera sur un code informatique qui engendrera de manière autonome la transformation et le mouvement de certaines ornementations. À ce stade-ci de la création, l’artiste souhaite appliquer ces procédés à des végétaux, comme les guirlandes de fleurs et les bouquets.

Au final, l’œuvre vidéo se déploiera en suivant une trame narrative déterminée par l’artiste, mais une panoplie de détails grouillants et de micros événements curieux se généreront d’eux-mêmes, de sorte que la fresque sera, tout au long de sa diffusion, en perpétuelle évolution, en constante métamorphose.

Nous avons ici un très bel exemple d’une des expérimentations génératives qu’elle a réalisées récemment.

Lilly Ball (travail en cours) Allison Moore (programmation Matthew Waddell) 2020

« Pour bien fonctionner, la technologie ne doit pas être un gadget, son utilisation doit faire partie intégrante du concept du projet, elle doit servir le propos de l’œuvre » précise Allison Moore. La création de cet immense tableau printanier animé est une occasion merveilleuse pour elle de revisiter les technologies innovantes de l’art assisté par ordinateur. Cela donnera aux spectateurs le privilège de découvrir l’imaginaire loufoque et radieux de cette artiste incontournable en même temps qu’une forme d’art génératif poétique, qui résonne avec le monde tangible qui nous entoure.

Nous avons très hâte de voir l’œuvre entière, et vous?

Vous désirez en savoir plus sur les œuvres numériques au Grand Théâtre?

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