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Photo : Stéphane Bourgeois - Texte : Karine Husson

Portrait du directeur de la programmation du Grand Théâtre

Si le Grand Théâtre de Québec est reconnu pour la variété et la qualité de son offre, c’est en bonne partie grâce à la ferveur de son directeur de la programmation. Michel Côté a chaussé ces bottines il y a 21 ans et depuis, il s’affaire à créer des rencontres marquantes entre public et artistes.

Au cours de la très écourtée saison 2019-2020, quand même plus de 120 spectacles différents ont été présentés au Grand Théâtre. Chanson et musique d’ici ou d’ailleurs, danse, opéra, théâtre, variétés, humour… Comment faire pour que la programmation reste pertinente, année après année ? « Ça prend du flair et de l’instinct, mais aussi de la curiosité et un peu de chance », affirme sans détour celui qui sonde sans cesse les gens qu’il rencontre pour savoir ce qu’ils écoutent en ce moment. À cela s’ajoutent beaucoup de recherche et un bon réseau de personnes-ressources. « Bâtir des relations, c’est un art et ça s’inscrit dans la durée. Il faut être patient et à l’écoute, et s’intéresser sincèrement aux artistes et à ceux qui les entourent. Sans eux, il n’y a pas de spectacles ! »

Dans cet esprit, Michel Côté voit tous les spectacles qu’il programme et se fait un point d’honneur d’être présent pour accueillir les artistes à leur arrivée au Grand Théâtre, puis d’être disponible pour eux sans toutefois s’imposer. Un engagement qui a souvent pour effet d’étirer ses journées jusqu’aux petites heures de la nuit. Certaines périodes sont particulièrement intenses, comme les fêtes de fin d’année, où 20 spectacles peuvent être présentés en 30 jours.

Au printemps dernier, la fermeture forcée des salles pour cause de pandémie a toutefois changé la donne. « C’était la première fois en 30 ans que j’avais mes soirées et mes fins de semaine », dit Michel Côté. Mais à peine a-t-il prononcé ces mots que les coins de sa moustache se relèvent sous l’effet d’un sourire, laissant présager que le naturel finira tôt ou tard par revenir…

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Photo : Karine Husson

De la traduction à la programmation

Diplômé en traduction de l’Université Laval, Michel Côté a commencé sa carrière en Colombie-Britannique. À la fin des années 1970, récipiendaire d’une bourse fédérale, il charge son Econoline de livres et de disques vinyle, puis prend la route vers la base de Chilliwack où il est chargé de traduire tant des manuels militaires que des rapports de la police militaire… ou des légendes amérindiennes! Avec son look à la ZZ Top — cheveux longs et barbe noire bien fournie —, il détonne dans le décor. « Les militaires mettaient une perruque pour passer inaperçus quand ils sortaient dans les bars du coin, se souvient-il en riant. Ce n’était pas mon cas ! » Dans cette communauté agricole — aujourd’hui considérée comme une banlieue de Vancouver — vivaient des gens de tous les horizons. « J’avais 23 ans et ça m’a ouvert l’esprit. J’aurais pu faire ma vie dans l’Ouest, mais je voulais participer au référendum de 1980, alors je suis revenu à Québec. »

Après quelques années à l’emploi du Bureau des traductions du Secrétariat d’État, une évidence s’impose : le mélomane en lui ne s’épanouira pas dans ce milieu. Il troque donc la sécurité de la fonction publique pour se lancer comme pigiste. L’un des mandats qu’il décroche consiste à réaliser le programme du Festival d’été de Québec. Les façons de faire étaient alors bien différentes. « Au milieu des années 80, pendant une grève de Postes Canada, on a commencé à envoyer les contrats aux artistes par fax : c’était une grande révolution à l’époque ! »

Tout en poursuivant cette collaboration (qui durera 15 ans), Michel Côté fait son entrée au Grand Théâtre de Québec en 1988. D’abord agent d’information, on lui confie officiellement la programmation des spectacles en 1999. La démocratisation de la culture s’inscrit alors au cœur de ses préoccupations et l’amène à innover en proposant des spectacles avec piste de danse ou des événements pour « défoncer l’année », comme ce fut le cas avec les Cowboys Fringants. « Un spectacle qui finissait après 23 h, ça ne se voyait pas souvent au Grand Théâtre. Encore moins quand on était le 31 décembre et que le lendemain était un jour férié… »

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Le parc provincial du lac Chilliwack, en Colombie-Britannique.
Michel Côté au Studio du Grand-Théâtre

Photo : Karine Husson

Tout peut arriver

Michel Côté porte beaucoup d’attention aux détails, une déformation professionnelle issue de son passé de traducteur. Mais parfois, l’imprévu force le lâcher-prise. Comme en février dernier lors du passage de TAO, troupe japonaise de percussionnistes et d’acrobates de réputation internationale. « D’habitude le samedi, c’est le jour de la semaine où je prends mon temps. Je n’arrive pas au Grand Théâtre avant la fin d’après-midi. Mais j’ai été réveillé par un appel téléphonique : pour une question de formulaires, le camion qui transportait tous les instruments de la tournée nord-américaine était bloqué à la douane. On a finalement réussi à dénouer l’impasse et il est arrivé au quai de déchargement moins de deux heures avant que les artistes entrent en scène devant une salle bondée… »

Une situation similaire s’est produite pour le duo Bet.e and Stef, alors que le transporteur était parti de l’entrepôt montréalais sans vérifier sa cargaison… qui était vide. Ou pour le chanteur Michel Rivard, dont le camion transportant 40 instruments était tombé en panne. « C’est un pro, il est resté calme tout le temps et continuait même à faire des blagues », se souvient le directeur de la programmation, qui n’a jamais douté que tous ces spectacles auraient lieu.

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Michel Rivard lors d'une représentation au Grand Théâtre de Québec

Photo : Jean-François Gravel

Sara Dufour lors d'une représentation au Grand Théâtre de Québec

Photo : Marc-André Hallé

Pierre Lapointe lors d'un spectacle au Grand Théâtre de Québec

Photo : Stéphane Bourgeois

Pour la suite des choses

En 1971, à l’occasion de son ouverture, le Grand Théâtre a présenté pendant deux semaines des spectacles gratuits. Alors étudiant, Michel Côté a assisté au spectacle de Robert Charlebois, un artiste qui a fait trembler les murs de la salle Louis-Fréchette plusieurs fois depuis. Cinquante ans plus tard, ce dont Michel Côté est le plus fier, c’est d’avoir élargi la représentation des artistes du Québec — et de Québec — dans les salles du Grand Théâtre. Il attache aussi beaucoup d’importance à la démocratisation de la culture et à l’accessibilité aux arts de la scène. « La culture, c’est tellement important, ça embellit la vie ! » Michel Côté se voit d’abord comme un facilitateur qui cherche à créer des communions entre les artistes et le public. « En matière de programmation, il y a des années magiques, 2020 s’annonçait justement pour en être une, mais bon... L’an prochain, ce sera le 50e anniversaire du Grand Théâtre. Sur papier, on a une programmation formidable. Mais on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve… » En attendant, il continue de mettre sa culture musicale à profit en tant que membre de plusieurs jurys : ADISQ, Bourse Rideau et autres prix internationaux.

Au fil des ans, Michel Côté a vu des milliers de spectacles. Ses étagères croulent sous les disques, lui qui, dit-on, occupait la deuxième position au palmarès des meilleurs acheteurs de la célèbre boutique Sillons le Disquaire (l’endroit a fermé ses portes en 2015 après 31 ans d’existence). « Bien sûr, j’aime l’objet. Mais acheter un disque, c’est aussi un investissement culturel. Les plateformes musicales en ligne, ce n’est pas ça qui fait vivre les artistes… »

L’art et la rencontre avec les artistes gardent jeune, Michel Côté en est convaincu. Enfant, il n’hésitait pas à rater l’autobus scolaire pour entendre la fin d’une émission culturelle à la radio. Et aujourd’hui, c’est à son tour de partager sa passion musicale avec les auditeurs à l’occasion de sa chronique hebdomadaire sur les ondes d’Ici Radio-Canada Première.

Pour découvrir les suggestions musicales de Michel Côté, c'est par ici :

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