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Photo : Stéphane Bourgeois - Texte : Karine Husson

Portrait du chef des services scéniques du Grand Théâtre

En tant que chef des services scéniques au Grand Théâtre de Québec, Michel Desbiens est au cœur de l’action. « Imagine un artiste qui chante dans son salon versus dans une salle de spectacle. La différence entre ce qu’on entend et ce qu’on voit, c’est les services scéniques ». Un terrain de jeu formidable pour cet ingénieur pragmatique doté d’une grande sensibilité artistique.

De l’opéra au spectacle rock, en passant par les concerts symphoniques, le théâtre, la danse et les variétés, la programmation du Grand Théâtre est très diversifiée. Et les besoins scéniques le sont tout autant. « On a un parc d’équipements que peu de salles possèdent. Le défi, c’est d’être bons dans tous les créneaux. Et surtout, d’être efficaces, parce qu’il y a beaucoup de spectacles au Grand Théâtre, c’est un feu roulant! ».

Michel Desbiens n’a que des bons mots pour son équipe, qui compte huit techniciens permanents et quelque 150 pigistes. « C’est la meilleure équipe technique au Canada, à la fois très polyvalente et extrêmement compétente. Et puis, il y a une grande stabilité dans l’équipe et un sentiment d’appartenance. Les techniciens aiment ça, travailler au Grand Théâtre. Ça fait toute la différence ».

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Photo : Stéphane Bourgeois

La Cadillac des salles de spectacles

C’est ce savoir-faire qui permet de présenter des productions majeures, comme celles coproduites par l’Opéra de Québec et le Metropolitain Opera de New York. « Avant de nous connaitre, les artistes internationaux ont parfois des doutes. Ils se disent qu’ils s’en vont dans un bled perdu… Mais une fois sur place, ils constatent que le Grand Théâtre, c’est la Cadillac! Notre équipe connaît son affaire et bat des records de tournée pour les temps de montage-démontage ». Vrai que c’est rassurant pour un artiste de savoir qu’il n’y aura pas de problèmes. Ou que s’il s’en présente, l’équipe technique trouvera rapidement une solution, ce qui libère l’artiste et lui permet de se concentrer sur sa prestation.

Un exemple? À ses débuts, The Musical Box — un groupe qui rend hommage à Genesis en reprenant les morceaux, les costumes et les mises en scène du band mythique — est venu au Grand Théâtre. Les créateurs tentaient alors de reproduire un des effets originaux de Genesis, sans succès. Les techniciens du Grand Théâtre ont tout de suite vu la solution : leur caverne d’Ali Baba recelait le bon projecteur et ils savaient comment l’utiliser pour reproduire l’effet désiré. The Musical Box a loué et utilisé cet équipement pendant toute sa tournée.

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Michel Desbiens

Photo : Karine Husson

Michel Desbiens

Photo : Karine Husson

La richesse de l'expérience terrain

C’est au Cégep Garneau que Michel Desbiens a découvert le milieu de la scène. Dans un cours de théâtre où tous les rôles étaient déjà distribués, on lui confie la technique et le Cégep lui offre une fin de semaine de formation à l’École nationale de théâtre, où il acquiert ses premières notions en conception d’éclairage. La magie opère : il paiera ensuite ses études d’ingénieur en travaillant comme technicien de scène.

Une fois son bac en poche, le goût d’être derrière les projecteurs se révèle plus fort que la poursuite d’une maîtrise en physique optique. Michel Desbiens met donc ses études supérieures sur pause et part offrir ses services dans les salles de la capitale. « J’étais le seul qui avait étudié en optique. Quand des shows laser venaient au Colisée, par exemple, on me mettait là-dessus. C’était très stimulant ». En parallèle, il accepte des mandats de direction technique, servant ainsi d’interface entre le concepteur d’un spectacle et la salle où il sera présenté.

Travailler le soir et revenir à la maison au milieu de la nuit, après le démontage, est toutefois plus difficile à concilier avec une vie de famille. Au début des années 90, à la naissance de son fils Julien, Michel Desbiens devient donc directeur de production au Théâtre du Gros Mécano, une compagnie de création pour jeune public. Trois ans plus tard, il fait le saut vers le Centre des congrès de Québec, dont la construction s’achève. « Le début de l’aventure était passionnant : le fonctionnement, les processus, tout était à inventer! Et à peu près personne n’avait d’expérience dans un centre des congrès… ». D’abord embauché comme responsable de l’audiovisuel, on lui confiera aussi, au fil des ans, la billetterie, l’accueil et les télécommunications.

Après six ans au Centre des congrès, l’homme avait besoin de nouveaux défis. Un poste s’ouvre alors au Grand Théâtre de Québec. « C’était un gros step. Je devenais le boss d’anciens collègues qui avaient beaucoup plus d’expérience que moi. Mon entourage me traitait de fou, me disant que j’allais me faire démolir en prenant les rênes d’une salle syndiquée. Mais moi, je me sentais à ma place, au milieu des artistes, avec des projets techniques à la hauteur de mes connaissances. Je n’ai jamais aimé la confrontation, je préfère la discussion. Alors, j’ai développé une relation de confiance avec le syndicat. Comme j’ai été technicien moi-même, je connais la réalité du terrain ».

Parmi les gros chantiers du Grand Théâtre, il y a la rénovation de la salle Octave-Crémazie. À l’origine, celle-ci avait été conçue pour être très modulable. Elle pouvait être configurée à l’élisabéthaine, à l’italienne ou en aréna, mais les aménagements étaient chaque fois complexes et coûteux. Une première vague de travaux menés en 1998, soit avant l’arrivée de Michel Desbiens, avait permis de reconfigurer la salle et de remplacer les fauteuils en gradins, très bruyants et mal positionnés. Toutefois, le plafond bas posait toujours problème. « Dans une salle de spectacle, tout l’équipement est dans le plafond. C’est un aspect critique », résume le chef des services scéniques. En 2009 commencent donc des travaux majeurs : le plafond de la salle Octave-Crémazie est démoli jusqu’au béton, puis complètement repensé. On en profite aussi pour refaire l’isolation acoustique. Un gros chantier, dont Michel Desbiens ressort épuisé. « J’avais besoin d’une pause. J’ai compris qu’il fallait que je prenne soin de moi, alors j’ai pris trois mois de congé ».

C’est pendant ce répit qu’il renoue avec une activité qu’il n’avait pas pratiquée depuis une trentaine d’années : l’escalade. Lorsqu’un ami d’université rencontré par hasard l’invite à venir grimper, il hésite, puis décide de réessayer. Il n’a plus jamais arrêté! « Je pensais que je n’avais plus l’âge de faire de l’escalade, mais je suis aussi habile qu’à 20 ans : mon jugement est meilleur, ma technique aussi! ». Parmi ses coups de cœur figurent les parois de Kamouraska, pour la beauté des paysages et la possibilité de garer son Westfalia au bord du fleuve. Ce véhicule, il l’a justement acheté à l’ami d’université retrouvé. Depuis, Michel et sa conjointe le bichonnent et s’en servent comme chalet. « On ne sait jamais quelle aventure nous attend quand on part en West. Mais ce qui est sûr, c’est que si on a un pépin mécanique, on va bénéficier d’un gros capital de sympathie. On a fait de belles rencontres comme ça! », s’exclame-t-il.

Salle Octave-Crémazie vue de face
Salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre

Le Studio, un espace à inventer

Michel Desbiens a été très impliqué dans la création du Studio. Ce nouvel espace, inauguré l’automne dernier et dédié notamment à l’art numérique, est un environnement modulable avec des équipements à la fine pointe de la technologie. « Le Studio, c’était un projet technique complexe, mais il y avait aussi une importante portion artistique. Il fallait lui donner une personnalité particulière ». Pour cette raison, Michel Desbiens s’est adjoint les services du metteur en scène Martin Genest, reconnu pour sa vision singulière de l’utilisation de l’espace scénique et du rapport avec le spectateur, et d’Ariane Plante, commissaire d’exposition et experte en arts numériques. Le résultat est magnifique. « Au Québec, il n’y a pas d’autres espaces comme Le Studio, qui expose une seule œuvre pendant plusieurs mois, dans une telle volumétrie où défilent plus de 300 000 personnes ». C’est d’ailleurs dans cette salle, qui comporte aussi une scène et un resto-bar, que les spectacles ont pu reprendre cet été, malgré la pandémie.

L'appel des montagnes

Quand il quitte la scène, Michel Desbiens s’évade en faisant de longues randonnées, en autonomie totale. Il a entre autres adoré la Chilkoot Trail (un passage de 53 km à travers la chaîne côtière qui relie l’Alaska à la Colombie-Britannique) et la John Muir Trail (longue de 338 km, dans la Sierra Nevada). En mars dernier, l’alpiniste en lui était censé s’envoler vers l’Himalaya pour trois semaines de trekking en compagnie de son frère et de quelques amis. Objectif : Lobuche Peak, qui culmine à 6 410 mètres d’altitude et d’où on aperçoit le sommet de l’Everest. « Je cherche souvent la voie la plus difficile, pour sortir des sentiers battus. Ça m’a permis de voir des choses que peu de gens ont vues. Mais avec la pandémie de Covid qui s’était déclarée, on a décidé d’annuler le voyage, même si à ce moment, les frontières n’étaient pas encore fermées. Je n’avais pas envie qu’on soit bloqués à Katmandou pour une durée indéterminée… ».

Ce n’est que partie remise. En attendant de repartir à l’assaut des hautes montagnes, Michel Desbiens continue de jouer son rôle de premier de cordée en guidant son équipe sur les sommets de la scénographie.

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En route vers Neil Colgan Hut, le refuge permanent le plus élevé au Canada. Sur cette photo, prise dans le parc national de Banff, on aperçoit le lac Moraine et le mont Temple.
Escalade de glace aux chutes Kabir Kouba, à Québec. Ce nom signifie « la rivière aux mille détours » en langue montagnaise.

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